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Au plus près du travail des hommes, les photographies de Nyaba Ouedraogo

Entretien de Marian Nur Goni avec Nyaba Ouedraogo



 

Issu de la série "L'enfer du cuivre", Accra, Ghana, 2008. (site afriphoto.com)

© Nyaba Ouedraogo



Rencontre avec Nyaba Ouedraogo, auteur de la série "L'enfer du cuivre", très remarquée, et qui a été sélectionnée en 2010 pour le Prix Pictet. Au cours de cette interview, le photographe revient notamment sur son expérience dans cette énorme décharge au Ghana où des vieux ordinateurs venus du Nord sont recyclés pour en extraire du cuivre, ceci en dépit des impacts majeurs que ce travail engendre sur la santé des travailleurs (la plupart du temps, des enfants) et l'environnement.

Comment avez-vous démarré la photographie ?

      Mon intérêt pour ce médium a commencé par le biais d'un ami qui faisait de la photographie en amateur.
      Au départ, je voulais être mannequin et cet ami me prenait en photo. C'est après cette expérience que que j'ai décidé de passer derrière l'objectif. Mon but était alors d'apprendre à regarder, faire de la photographie et, grâce à cela, surtout, voyager et rencontres des gens.
      À la base, j'étais coureur de 400 mètres de haut niveau, j'ai quitté le Burkina Faso pour Paris car j'avais été pré-sélectionné pour les Jeux Olympiques de l'an 2000, mais je me suis blessé et je n'ai donc pu concourir : rien ne me prédestinait à la photographie...
    
     Parlez-nous du travail que vous avez réalisé à Accra "Dealers of copper" / "L'enfer du cuivre" en 2008. Il a été projeté au festival de Perpignan, "Visa pour l'image", en 2009 et il vous a valu d'être sur la "short list" du Prix Pictet 2010 (1) avec des photographes de renommée internationale tels que Guy Tillim et Thomas Struth. Comment avez-vous mené cette enquête photographique ?

           En 2008, j'étais parti au Ghana avec l'objectif de réaliser un reportage sur la Coupe des Nations qui se déroulait dans ce pays cette année-là. Pour cela, je me rendais tous les jours au stade, je voulais m'imprégner de l'ambiance qui y régnait...
      Un soir, en prenant un taxi, j'ai commencé à discuter avec le chauffeur. A un moment, il m'a dit : "Viens, je vais te montrer quelque chose". Arrivé sur le lieu en question, je ne comprenais pas bien ce qui se passait autour de moi, il faisait nuit et il y avait beaucoup de fumée. En revenant à l'hôtel, je me suis aperçu que je n'arrêtais pas d'éternuer et que j'avais mal à la tête.
      Le lendemain, j'ai décidé de retourner sur les lieux : une immense décharge à ciel ouvert. J'ai commencé à discuter avec les gens qui travaillaient là-bas, je n'ai pas pris de photographies, je cherchais plutôt à comprendre. Il y avait des tas de carcasses d'ordinateurs et des enfants qui les brûlaient. J'étais sur place mais cela n'avait pas pris de forme précise dans ma tête, c'était plutôt des questions.
      Je suis resté au Ghana une semaine encore et entre-temps j'ai pris quelques photographies de cela.
      En rentrant à Paris, j'ai décidé de retourner sur place dès que possible pour donner une vision photographique à ce phénomène d'ampleur mondiale et à caractère économique, sanitaire et environnemental.
    
Qu'est-ce qui se passe entre ces deux voyages et comment vous êtes-vous documenté sur le sujet ?

      J'ai lu des articles et j'ai pris contact avec Greenpeace, à qui j'ai envoyé les quelques photographies que j'avais prises. Cette ONG s'est rendue sur place afin d'effectuer des analyses des sols. C'est sur ces analyses - qui pointaient des dangers au niveau sanitaire et environnemental - que je me suis appuyé par la suite pour mon propre travail.
      Quand je suis reparti au Ghana la deuxième fois, je connaissais déjà les lieux. J'ai essayé de retrouver les personnes que j'avais connues lors de mon premier voyage.
      Cette fois-ci, je suis resté un mois et demi, je discutais beaucoup avec les travailleurs, qui sont des enfants et, de temps à l'autre, je prenais des images. Je faisais partie du chantier, je les écoutais. Ils m'expliquaient qu'ils avaient de maux de têtes, que la nuit ils n'arrivaient pas à s'endormir, ou qu'ils venaient de perdre un frère... J'ai voulu montrer la souffrance de ces enfants, qui est aussi une souffrance physique dont ils ne connaissent pas le danger.
      Ce travail a été publié par Courrier International et par le magazine Photo. France 5 m'a contacté également car ils voulaient avoir des pistes avant de s'y rendre.
      Ainsi, mon travail a contribué à mettre un peu de lumière sur ce phénomène. C'était mon but. Je ne suis pas utopiste, je sais la difficulté pour que les choses changent... Je voulais dire par là : ce lieu existe, ce business aussi.
      Des tonnes d'ordinateurs usagés arrivent au port de Thema, au Ghana, en provenance des Etats-Unis. Ce qui est susceptible d'être réparé est récupéré aussitôt, quant au reste, il est brûlé pour en extraire le cuivre qui sera ensuite exporté vers l'étranger ou re-transformé au Ghana pour en faire des objets tels que des bracelets qui seront vendus sur place.
      Les ouvriers, en majorité des enfants, sont là pour ramasser les ordinateurs au port et ensuite pour les brûler dans la décharge.
      Actuellement, cela est géré par des Indiens : au lieu de laisser ce commerce à des criminels, il faudrait créer des structures adéquates pour l'encadrer...
    
Quels sujets avez-vous travaillé par la suite ?

      Depuis ce travail, je suis retourné au Burkina Faso où j'ai réalisé un travail sur les casseurs de pierre à Ouagadougou. J'ai aussi travaillé à un autre reportage que j'ai nommé "Les demi-fous du sable" : ce sont ces hommes qui descendent sous terre, dans des trous larges de dix mètres et profonds de quatre, pour aller chercher le sable nécessaire à la construction de nouveaux bâtiments, vu que la ville de Ouagadougou est en pleine expansion. Chaque année, des écoulements se produisent et des hommes y meurent.
      Ces travailleurs sont des jeunes hommes qui ont conscience des risques qu'ils encourent mais comme ils doivent subvenir à leur besoin, ils y vont quand même...
      Là encore, on est au plus près de la souffrance des hommes...
      Je suis parti également à Abidjan pendant les élections. Cela a donné naissance à un travail que j'ai intitulé "Erreur humaine".
    
Vous partez souvent et longtemps pour vos reportages. Comment financez-vous vos projets ?

      Je finance tout ! Je ne sais pas quels sont les organismes qui pourraient financer mes projets, et je n'ai pas envie d'attendre. De plus, si l'on commence à demander des financements, on va te poser des questions.. Je sais ce que je veux, je souhaite montrer une vision photographique d'un sujet qui me tient à coeur : dès lors, je m'y investis intellectuellement, physiquement et économiquement.
      Le reportage réalisé au Ghana, qui est mon travail le plus abouti, m'a permis d'engager un travail de diffusion avec l'agence Sipa Press, je collabore également avec le Courrier international ou Jeune Afrique qui me passe de temps à l'autre des commandes.
      C'est donc le fruit de ces travaux commandités que je réinjecte dans mes voyages.
      Il faut dire que le prix Pictet, où "L'enfer du cuivre" a été sélectionné l'année dernière, m'a apporté une visibilité et un certain prestige, il m'a ouvert pas mal de portes. Par exemple, c'est grâce à cela que j'ai pu signer récemment un contrat avec la galerie Particulière (2) à Paris.
    
Parlez-nous du projet Topics (3) que vous avez contribué à créer avec le photographe David Damoison.

      "Topics", c'est un groupe d'amis et une plate-forme qui présente les travaux photographiques de David Damoison, David Gumbs, Sara Maneiro Montiel, Jean-François Manicom et moi-même. L'idée est de présenter des projets communs, comme nous l'avons fait par exemple au Fesman en 2010 (même si à cette occasion-là, le comité a retenu le travail de David Damoison et le mien uniquement) ou en Martinique.
      Ce n'est pas un collectif à proprement parler, l'idée est que la visibilité de chaque photographe bénéficie à "Topics" et viceversa !
    
Quels sont vos projets à venir ?

      Mon travail a été sélectionné pour la Biennale de Bamako 2011 ("Erreur humaine" fera partie de l'exposition panafricaine, tandis que "L'enfer du cuivre" sera présenté sous forme de monographie) et, en ce moment, je suis en train de préparer un voyage au Congo...

Source: africultures.com



07/08/2011
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